Acoustique open space : ce qui se mesure, ce qui se traite
Acoustique open space : indicateurs à mesurer, exigences de la NF ISO 22955 et leviers de traitement, du plafond absorbant aux zones dédiées.

Le bruit d’un open space se joue rarement sur le volume : les niveaux y dépassent rarement 65 dB(A) selon l’INRS. La gêne vient de l’intelligibilité des conversations voisines. Trois indicateurs la décrivent, le temps de réverbération, l’atténuation de la parole et la décroissance spatiale, et quatre familles de leviers la corrigent.
Un plateau ouvert mal traité coûte en concentration, en réunions déplacées et en turnover. Le traiter correctement relève d’une démarche technique documentée, pas d’un achat de panneaux muraux au jugé.
D’où vient réellement la gêne sur un plateau ouvert
L’Association française de normalisation définit un bureau ouvert comme un espace de travail conçu pour accueillir plus de cinq personnes sans séparation complète entre les postes. La définition tient en une ligne et pose déjà le problème : sans séparation complète, la parole circule.
L’INRS, dans son article « Le bruit dans les bureaux ouverts : comprendre pour agir » paru en 2020, situe entre cinq et dix millions le nombre de salariés français concernés selon la définition retenue. Les enquêtes de terrain et les sondages convergent sur un constat : au moins un salarié sur deux se dit gêné par le bruit dans l’exécution de son travail.
Le paradoxe des niveaux sonores modérés
Un plateau de bureaux n’est pas un atelier. Les niveaux mesurés y dépassent rarement 65 dB(A), loin des 80 dB(A) en exposition quotidienne qui déclenchent l’action de prévention au titre de l’article R4431-2 du Code du travail. Aucun risque auditif, donc, et pourtant une gêne massive.
Les données du questionnaire GABO, élaboré en 2014 par l’INRS et le Laboratoire de vibrations et acoustique de Lyon avec le soutien du programme Environnement-Santé-Travail de l’ANSES, le montrent sans ambiguïté. Sur plus de mille réponses collectées entre 2014 et 2019 dans 28 bureaux ouverts répartis dans 14 entreprises, 59 % des salariés placent le niveau de bruit perçu aux deux échelons les plus élevés de l’échelle proposée, et 55 % en disent autant de la gêne ressentie. Seuls 5 % jugent leur environnement sonore « pas du tout gênant ».
L’explication tient à la nature du signal, pas à son intensité. Cinq sources sont testées dans GABO :
- Le fonctionnement des machines et des équipements techniques
- Les sonneries de téléphone
- Les conversations intelligibles, comprises distinctement
- Les conversations non intelligibles, perçues comme un fond
- Les passages de personnes dans le plateau
Les conversations intelligibles arrivent en tête, quel que soit le type d’espace. Le cerveau assimile malgré lui le contenu d’une phrase qu’il comprend, et cette assimilation involontaire perturbe l’attention. Un brouhaha indistinct, lui, se laisse traiter comme un bruit de fond.
Densité d’occupation et distance entre postes
La densité pèse autant que les matériaux. Parmi les salariés interrogés dans l’étude GABO, 67 % partagent leur espace avec au moins 16 personnes, et 30 % avec au moins 50. Plus le nombre de locuteurs potentiels augmente dans un rayon donné, plus la probabilité qu’une conversation intelligible atteigne un poste croît mécaniquement.
La norme d’ergonomie NF X35-102, parue en décembre 1998, avançait déjà une recommandation nette : au moins 15 m² par personne dès lors que l’activité principale des occupants repose sur des communications verbales, sauf lorsque ces échanges se font entre les occupants eux-mêmes. L’INRS relève que cette recommandation, jugée contraignante, n’est que très rarement appliquée. La NF ISO 22955 rappelle l’importance de la densité d’occupation sans fixer de valeur chiffrée.
Retenez le principe : chaque mètre carré retiré à l’espace par poste se paie ensuite en traitement acoustique. Cet arbitrage se pose dès la programmation, au même moment que les postes de dépense détaillés dans notre guide sur le budget et les étapes d’un aménagement d’entreprise.

Les indicateurs qui décrivent l’acoustique d’un plateau
Impossible de piloter ce qui n’est pas mesuré. Quatre grandeurs principales structurent l’évaluation d’un bureau ouvert, auxquelles s’ajoutent deux distances issues de la norme de mesurage.
Le niveau de bruit ambiant, noté LAeq,T, caractérise le niveau sonore pendant l’activité réelle. Il diffère du bruit de fond, qui correspond au plateau vide avec la ventilation et les ascenseurs en marche. La NF ISO 22955 demande une mesure en plusieurs postes de travail, sur une journée représentative, pendant au moins quatre heures.
Réverbération : la mesure qui conditionne tout le reste
Le temps de réverbération décrit la persistance du son après l’arrêt de la source. Sur un plateau réverbérant, chaque conversation traîne et se superpose aux suivantes. La mesure se conduit selon la NF ISO 3382-2.
La NF ISO 22955 exige un temps de réverbération global de 0,5 seconde, quelle que soit l’activité exercée. Cette valeur résulte d’un durcissement volontaire : la norme française NF S31-199 de 2016 tolérait encore 0,6 seconde. Le chiffre global correspond à la moyenne arithmétique des durées relevées sur les bandes d’octave de 250 à 4 000 Hz, et une exigence distincte porte sur la bande des 125 Hz, celle des basses fréquences que la plupart des matériaux absorbent mal.
Atténuation de la parole et décroissance spatiale
Deux indicateurs décrivent comment la voix s’éteint en s’éloignant de son émetteur.
- L’atténuation pondérée A de la parole, notée DA,S, mesure la différence de niveau entre la source et le point de réception. La NF ISO 22955 l’a substituée au Dn de la norme française de 2016.
- La décroissance spatiale D2,S, exprimée en dB(A), quantifie la perte de niveau par doublement de distance sur une ligne passant par les postes.
- Le niveau pondéré A à quatre mètres de la source, Lp,A,S,4m, évalue la gêne au voisinage immédiat d’un locuteur. Cet indicateur constitue un ajout de la norme internationale.
Les valeurs attendues varient selon l’activité. L’INRS donne deux repères issus de la norme : 6 dB(A) d’atténuation entre deux postes voisins d’une même zone faiblement collaborative, et 18 dB(A) entre une zone émettrice collaborative et une zone réceptrice faiblement collaborative. Pour les espaces collaboratifs, la décroissance spatiale exigée est passée de 9 à 8 dB(A) lors du transfert de la norme française vers la norme internationale.
La NF ISO 3382-3, révisée en 2022, ajoute deux distances parlantes pour un dirigeant. La distance de distraction correspond au point où l’indice de transmission de la parole passe sous 0,50, seuil en deçà duquel une conversation cesse d’être suffisamment intelligible pour capter l’attention. La distance de confort marque le point où le niveau de parole pondéré A descend sous 45 dB. Ces deux distances traduisent en mètres ce que les décibels disent en abstrait.

Ce que le cadre normatif impose vraiment, et ce qu’il laisse ouvert
Une confusion revient dans presque tous les projets : croire qu’une obligation réglementaire encadre l’acoustique des bureaux. Elle n’existe pas sous cette forme.
L’article R4213-5 du Code du travail impose de concevoir les locaux de façon à réduire la réverbération et à limiter la propagation du bruit vers les zones voisines. Cette obligation ne vise que les locaux où des équipements de travail exposent les salariés à un niveau quotidien supérieur à 85 dB(A). Les prescriptions techniques associées relèvent de l’arrêté du 30 août 1990, qui cible les ateliers. Un plateau tertiaire à 60 dB(A) sort de ce périmètre.
Reste le corpus volontaire, construit par strates successives :
- La NF X35-102, décembre 1998, aborde l’acoustique par l’angle ergonomique et la surface par personne.
- La NF S 31-080, 2006, couvre les bureaux et espaces associés par type d’espace, avec trois niveaux d’exigence : courant, performant, très performant. L’INRS souligne que la seule présence d’un niveau « courant » autorise des plateaux acoustiquement peu satisfaisants.
- La NF S31-199, mars 2016, première norme française dédiée aux seuls bureaux ouverts, abrogée en novembre 2021.
- La NF ISO 22955, octobre 2021, norme internationale qui lui succède et fait aujourd’hui référence.
La NF ISO 22955 raisonne par activité, pas par mètre carré. Elle distingue six situations : plateau dont l’activité n’est pas encore connue, communication tournée vers l’extérieur par téléphone ou visioconférence, travail collaboratif entre postes voisins, travail faiblement collaboratif, accueil du public, et cohabitation de plusieurs activités sur un même plateau. À chaque type correspondent des enjeux et des valeurs propres. Un centre d’appels et un pôle d’analystes financiers n’appellent pas le même traitement, comme le montre le travail sur les conditions d’exercice détaillé dans notre article consacré à la durée moyenne de traitement en centre d’appel.
Point de méthode : la norme distingue valeurs cibles et valeurs exigées. Seuls les niveaux de bruit ambiant en activité sont des cibles à viser. Les autres indicateurs portent des valeurs à tenir pour se déclarer conforme.
Les leviers de traitement, par ordre d’efficacité
Un plateau se traite par surfaces, dans un ordre qui n’est pas indifférent. L’INRS résume les moyens d’atteindre les objectifs d’atténuation : espacer suffisamment les postes de travail, installer des plafonds de très bonne qualité acoustique, et placer des séparations de hauteur et d’épaisseur suffisantes entre les postes.
Le plafond, première surface à engager
Le plafond représente la plus grande surface libre d’un plateau, sans mobilier ni circulation pour la neutraliser. C’est là que le rapport entre surface traitée et gain acoustique atteint son maximum.
La qualité d’un absorbant se lit par son coefficient d’absorption pondéré, l’alpha w, classé de A à E selon la norme ISO 11654. La classe A regroupe les produits dont l’alpha w atteint au moins 0,90, soit une absorption quasi totale de l’énergie incidente. À l’autre extrémité, un matériau de classe E réfléchit l’essentiel du son. L’INRS cite explicitement le plafond de classe A parmi les moyens d’atteindre les objectifs d’atténuation entre postes.
Deux configurations dominent en rénovation :
- Le plafond suspendu absorbant sur toute la surface, quand la hauteur disponible et les réseaux techniques le permettent
- Les baffles ou îlots suspendus, posés en sous-face d’une dalle béton apparente, quand la dépose des réseaux est exclue
Murs, sol et mobilier : le complément indispensable
Le plafond seul ne suffit pas quand la géométrie du plateau produit des réflexions latérales. Les murs pignons, les cloisons vitrées et les circulations dures renvoient la parole loin de son émetteur.
- Traitez en priorité les parois qui se font face, sources d’échos entre elles
- Placez l’absorption à hauteur d’oreille assise, entre 1 et 2 mètres, plutôt qu’en partie haute
- Préférez un revêtement de sol souple : la moquette absorbe une part des aigus et atténue surtout les bruits de pas et de chaises
- Traitez ces trois surfaces séparément : la NF ISO 22955 leur consacre des principes distincts, sans les rendre interchangeables
Le mobilier prolonge ce travail. Les cloisonnettes fixées au plan de travail, les écrans sur pieds et les écrans suspendus figurent nommément dans la norme. Leur efficacité tient à deux paramètres simples : une hauteur qui coupe la ligne directe entre deux têtes assises, et une épaisseur suffisante pour absorber au lieu de réfléchir. Une cloisonnette basse et rigide déplace le son, elle ne le retient pas.

Zones dédiées et règles d’usage
Aucun traitement de surface ne compense un usage inadapté. Les zones dédiées sortent du plateau les activités qui le perturbent : bulles fermées pour les appels, salles closes pour les visioconférences, espaces de pause éloignés des postes exigeant de la concentration.
La NF ISO 22955 va jusqu’à proposer un exemple de charte de vie collective. L’INRS en cite les règles : éviter les longues discussions sur le plateau, parler au téléphone et entre collègues à voix mesurée, éviter de parler en se déplaçant, tenir les réunions et les visioconférences dans un bureau fermé ou un espace prévu pour cela. Ces règles ne coûtent rien en travaux et produisent un effet immédiat, à condition que l’encadrement les applique le premier.
Les erreurs de conception qui se paient ensuite
Certaines décisions se rattrapent mal une fois le plateau livré. Cinq reviennent régulièrement.
- Confondre isolation et correction : une cloison épaisse empêche le son de passer d’un local à l’autre, un absorbant réduit la réverbération à l’intérieur du local. Un plateau ouvert relève de la correction, pas de l’isolation entre pièces.
- Miser sur le masquage sonore : l’INRS met en garde depuis septembre 2018 contre ces dispositifs, qui ne réduisent pas le volume sonore mais diffusent un bruit supplémentaire. Dans le bureau ouvert d’une banque étudié par l’institut, les salariés ont ressenti une hausse de la gêne due aux équipements, sans aucune baisse de la gêne liée aux conversations. La NF ISO 22955 elle-même qualifie cette technologie de controversée dans son annexe F.
- Livrer un plateau sans activité définie : la norme prévoit ce cas, dit plateau en blanc, avec des exigences minimales portant sur la surface de matériaux absorbants, l’atténuation vis-à-vis de l’extérieur et le niveau sonore des équipements techniques. Ces exigences constituent un prérequis, jamais une garantie de confort une fois l’activité installée.
- Densifier après coup : ajouter des postes sur un plateau calibré pour un effectif donné dégrade simultanément la distance entre postes et l’atténuation obtenue par le mobilier.
- Traiter la vue avant l’oreille : les cloisons vitrées toute hauteur et les surfaces minérales apparentes flattent les photographies et réverbèrent. Cet arbitrage entre parti pris esthétique et performance d’usage se pose aussi sur l’éclairage, comme le détaille notre article sur les normes et niveaux de lux en bureau professionnel.

Diagnostic acoustique et arbitrage entre budget et résultat
Engager des travaux sans mesure préalable revient à traiter au hasard. Un diagnostic acoustique commence avant l’instrumentation.
Le guide ED 6402 de l’INRS, consacré à l’environnement sonore en bureaux ouverts, décrit une démarche graduée en quatre niveaux :
- Observation du local et de son environnement physique
- Analyse de l’activité réelle et entretiens individuels avec les salariés
- Évaluation de la perception du bruit, notamment par le questionnaire GABO
- Mesures acoustiques quantitatives par un intervenant qualifié
Cette gradation a une conséquence budgétaire directe. Les deux premiers niveaux coûtent du temps interne et éclairent déjà les décisions faciles : déplacer une imprimante, fermer une salle de visioconférence, revoir l’implantation d’une équipe téléphonique. Les mesures normalisées, plus lourdes, servent à qualifier un plateau existant ou à réceptionner un ouvrage neuf contre un cahier des charges.
Le questionnaire GABO mérite une mention à part. Libre de droit, disponible auprès de l’INRS et administrable en une dizaine de minutes, il interroge les salariés sur leur environnement physique, leur perception sonore, leur sensibilité au bruit et leur santé perçue. Comparées aux données nationales, ses réponses situent un plateau par rapport à une référence. L’institut précise qu’il gagne à être utilisé en complément des mesures acoustiques, jamais à leur place.
Sur l’arbitrage financier, trois principes tiennent :
- Séquencez par surface décroissante : plafond, puis murs, puis mobilier, puis sol
- Inscrivez les valeurs de la NF ISO 22955 au cahier des charges, sinon rien n’engage l’entreprise qui réalise les travaux
- Prévoyez une mesure de réception : sans elle, la conformité annoncée reste déclarative
Le recours à un intervenant extérieur se justifie dès que le plateau dépasse quelques dizaines de postes ou mêle des activités hétérogènes, situation que couvre aussi notre guide sur le conseil en aménagement intérieur.
Prochaine étape concrète : classez votre plateau dans l’un des six types de la NF ISO 22955, faites tourner le questionnaire GABO auprès des équipes, et confrontez le résultat à une mesure de temps de réverbération. Ces trois éléments suffisent à décider si le sujet se règle par des règles d’usage ou par des travaux.